| Résumé |
Le narrateur est originaire de Siom, dans le haut Limousin. Des années soixante au début du nouveau millénaire, il assiste à la fin du monde rural dans lequel il est né, à la disparition des tournures et expressions qui sont le vêtement d'apparat des langues, à la mort des grandes familles, à commencer par le clan Bugeaud. Lui-même finit par perdre l'accent limousin, ne parlant plus patois que dans ses songes ou pour jurer. Un monde ancien s'est éteint, monde de rites et de traditions, monde vernaculaire aux maisons sombres et aux greniers labyrinthiques, monde de terre, de paysans et de saisons, monde témoin de deux conflits mondiaux et de l'entre-deux-guerres, monde de maquisards et de superstitions. "Le temps n'est que la somme des images présentes, passées et à venir entre lesquelles nous cherchons un visage et ne rencontrons désespérément que le nôtre. Nous sommes des ombres qui tentent d'épuiser dans la chair la peur qu'elles ont d'elles-mêmes, la voix, les langues, les textes n'étant que l'ombre portée du temps sur la terre où nous attendons de mourir, ayant trouvé dans le temps ce que nous réclamons à autrui, à la musique, aux grands récits : que le temps passe d'une autre façon, qu'il nous oublie, qu'il cesse de nous faire naître à chaque instant (.)". On ne rend rien à la terre, pas même ses rêves. Voix de la nostalgie rurale, profondément attaché aux valeurs du terroir, Richard Millet offre ici l'un de ses romans les plus denses et les plus éclatants. "Ma vie parmi les ombres" est le couronnement, l'aboutissement, sans doute provisoire, d'une oeuvre déjà considérable, ou plus précisément du chapitre que l'écrivain avait ouvert en 1995 avec le premier volume d'une trilogie, "La Gloire des Pythre". Le gros roman qui sort aujourd'hui vient apporter à l'édifice une pièce admirablement ouvragée, rassemblant et remodelant la riche matière des précédents, en faisant la somme. Ne serait-ce que par son ampleur et les échos ou réminiscences qu'il orchestre, ce livre est appelé à faire date et événement. ... Pascal, le narrateur de "Ma vie parmi les ombres", parle avec Marina, sa jeune amante. Il se raconte, tente à nouveau l'impossible pari de tout dire, de rassembler la totalité d'une vie, qui n'est jamais seulement sa vie mais celle d'une famille, d'une fratrie, d'un pays. Encore une fois, il s'agit de se comprendre, c'est-à-dire d'habiter sa propre parole. Avec Marina, pour elle, il entre dans cette généalogie féminine élargie aux dimensions d'une contrée - une généalogie à laquelle il s'éprouve suspendu, "dans l'obscurité des êtres et des choses". "J'ai vu s'éteindre, à Siom, sur les hautes terres limousines, entre les années 60 et le début de ce nouveau millénaire, le monde rural dans lequel je suis né. J'ai vu finir une civilisation qui avait duré des siècles. Ils sont tous morts, les Bugeaud comme toutes les grandes familles siomoises, et c'est pourtant parmi eux, hommes et femmes que j'ai vus vivre et que je croyais immortels, que j'erre aujourd'hui, perdu ou sauvé par l'écriture, ombre parmi les grandes ombres de Siom." |